« Le chant de la Tamassee » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Rheinharez

rashAprès un recueil de nouvelles éblouissant, « Incandescences », les éditions du Seuil nous offrent ce roman de Ron Rash paru en 2004 aux USA. Où l’on comprend définitivement que cet écrivain est un des meilleurs de son temps, aussi fin sur les sujets qu’il est intelligent sur la forme.

La Tamassee a été classée « rivière sauvage » après une lutte virulente des écologistes locaux. Au cours d’un pique-nique familial, la jeune Ruth joue dans le courant, voulant poser un pied dans chaque état dont la rivière trace la frontière, Géorgie et Caroline du Sud. Elle se noie et son corps reste coincé près d’une chute.

Le sujet écologique ici va opposer ceux touchés par la perte, le deuil, qui veulent faire un barrage pour dégager le corps de la fillette et lui donner une sépulture, et ceux qui pensent que cette rivière doit garder ce qu’elle a pris, ainsi Luke, défenseur acharné de la Tamassee sauvage:

« Je n’ai pas de fille, a-t-il dit, d’une voix qui n’était plus belliqueuse mais presque tendre. Pourtant, si j’en avais une, qu’elle était morte et que je savais que rien ne lui rendrait la vie, je ne vois pas de meilleur endroit que la Tamassee où je voudrais que son corps repose. Je voudrais qu’elle soit là où elle ferait partie de quelque chose de pur, de bon, d’immuable, ce qui nous reste de plus proche du paradis. Dites-moi où, sur cette planète, il y a un endroit plus beau et plus serein. Indiquez-moi un lieu plus sacré, Mr Brennon, parce que je n’en connais pas. »

qdp rashUne lutte féroce va s’engager entre les deux camps, révélant tous les intérêts particuliers en jeu, bien peu vertueux et bien peu compassionnels, et ce sous l’oeil obscène des médias. Mais si l’argument écologiste est fort, Ron Rash n’écarte pas l’homme de cet environnement. Par la voix de la narratrice, Maggie Glenn native de cet endroit, journaliste et photographe, il évoque une fois de plus ce que ressentent les habitants de ces montagnes. Lors de son passage et de la rencontre à Lyon avec Ron Rash, il a parlé assez longuement de l’influence de la montagne sur le caractère des populations. Ici, il en est encore question:

« Tu es une vagabonde, m’avait dit tante Margaret. C’est la façon que tu as de regarder les montagnes: tu veux savoir ce qu’il y a derrière. Et tant que tu ne le sauras pas, tu ne seras jamais franchement satisfaite. »

Maggie est la voix et le regard de l’auteur. Déchirée entre deux amours et de ce fait entre les deux « camps », revenant près de la Tamassee et de ces montagnes dont elle s’est éloignée, elle effectue en même temps un bilan sur son histoire personnelle. La rivière sauvage encadrée de montagnes se présente alors comme une puissante métaphore. La mort, la perte et le deuil sont évoqués avec finesse, délicatesse. Ron Rash est un homme élégant qui sobrement mais sensiblement dit les sentiments humains.

« Après la mort, tout dans une maison semble vaguement transformé – la couleur d’un vase, la longueur d’un lit, le poids d’un verre sorti du placard. Peu importe le nombre de stores qu’on relève et de lampes qu’on allume, la lumière est plus pâle. Les ombres qui, comme des toiles d’araignées, tapissent les encoignures prennent de l’ampleur et s’épaississent. Les pendules sont un peu plus bruyantes, le silence qui sépare les secondes est plus long. La maison elle-même paraît être de guingois, comme si les fondations avaient été étalonnées en fonction du poids et des déplacements du défunt. »

georgia-78957_1280Ron Rash est impressionnant dans sa façon de tendre les nerfs du lecteur, en douceur d’abord, en prenant son temps, puis d’un coup comme on bande un arc de le mettre sous pression. J’ai lu ce livre d’une traite et la dernière partie m’a agrippée. C’est un roman court, mais rien n’y manque, les personnages finement tracés, les paysages sous nos yeux, les odeurs de la nature, le bruit de l’eau tumultueuse…C’est d’une force incroyable, avec un suspense fébrile; en tous cas, c’est l’effet que ça a produit chez moi.

J’ai pensé à « Serena », qui sur le thème écologique était absolument superbe, montrant l’immuabilité des vices humains que sont l’appât du gain, le mépris de l’intérêt général  et le désir de puissance.

En fait, comme me le disait une amie il y a quelques jours, Ron Rash, c’est de la tragédie antique, et elle a raison.

Je ne peux que vous conseiller ce livre, comme tous les autres de cet écrivain pour moi majeur dans les multiples et immenses paysages littéraires que nous propose l’étonnante Amérique.

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17 réflexions au sujet de « « Le chant de la Tamassee » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Rheinharez »

  1. Ce n’est pas la 1ère fois qu’un article me donne une grande envie de lire Ron Rash, et pourtant je ne l’ai pas encore fait… ça va venir.

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  2. Bon, encore une lecture pas joyeuse, joyeuse… Mais je me sens de plus en plus attirée par ces romans ou la nature à une belle part.et les extraits sont vraiment superbes. Je me le note mais d’abord je lirais celui que j’ai déjà sur ma PAL ; Une terre d’ombre, je l’avais d’ailleurs noté il me semble suite à ton billet. Et je le rajoute dans vos billets tentateurs, bises

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    • Merci pour le partage ! En fait, quand je lis Rash, plus que de la tristesse, j’y trouve la description d’un monde rural un peu oublié, les vies de femmes et d’hommes modelés par les paysages qui les entourent, la relation à l’environnement. Et souvent, ce que j’apprécie beaucoup, c’est l’absence de manichéisme, un regard sur les hommes juste et sans jugement violent, un monde en nuances

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  3. Un moment que je veux découvrir Ron Rash et ça pourrait bien être avec ce livre tellement ton billet m’a accroché. Vraiment tu as trouvé les bons mots pour nous donner envie…

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  4. Ping : Vos billets les plus tentateurs du mois de Janvier | L'or rouge

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