De l’amitié.

Il y a quelques jours, j’ai laissé un commentaire sur un article du Webmagazine « Un dernier livre avant la fin du monde » .

L’article : « Les étagères poussiéreuses », écrit par une jeune femme prénommée Anne-Victoire, m’a touché pour diverses raisons. L ‘auteure m’a d’ailleurs écrit un gentil message pour me remercier de ce commentaire.

Après avoir passé vendredi une journée ensoleillée consacrée aux amies, en attendant mercredi une nouvelle rencontre tellement attendue, en pensant en ces temps sombres à tout ce que l’amitié a apporté à ma vie, et songeant à Anne-Victoire, je veux partager avec vous ce texte qui reste selon moi un des plus beaux et plus justes textes jamais écrit sur l’amitié, de Montaigne à La Boétie :

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. »

Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII – Montaigne

narcisseL’amitié est très présente en littérature. Lycéenne, j’ai découvert Hermann Hesse avec « Narcisse et Goldmund » ( à la suite de quoi j’ai lu  l’œuvre romanesque presque entière ), mais on peut penser à plein d’autres titres, « Les trois mousquetaires », « Sur la route », « Le grand Meaulnes », « Des souris et des hommes », « Orgueil et préjugés », plus récemment « La couleur des sentiments », Watson et Holmes, Bouvard et Pécuchet, et la liste est longue. Dans ce que j’ai lu récemment, l’amitié entre Adrià et Bernat dans l’immense « Confiteor », dans les romans de Craig Johnson celle de Walt Longmire et Henry sur la routeStanding Bear, dans ma dernière lecture de Woodrell, Ree et son amie Gail se réconfortent dans les bras l’une de l’autre, on retrouve ces liens dans « Price », dans tous les livres de McMurtry, dans l’inénarrable duo  Ed Cercueil et Fossoyeur Jones…En fait, ils me semblent assez rares, les livres où l’amitié n’intervient pas du tout…Lesquels vous ont marqué, vous ?

des sourisTout ça pour dire à mes amies comme elles me sont chères, toutes; pour dire que ces moments que nous passons ensemble, ces échanges que nous avons sont une somme inestimable de bonheur et de richesse pour moi.

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17 réflexions au sujet de « De l’amitié. »

  1. Un livre que nous aimons beaucoup toutes les deux, et où l’amitié n’intervient pas du tout : le Mur invisible de Marlen-Haushofer … non ?
    Et pourtant quelle profondeur suggérée dans l’existence de cette femme !
    Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit plus haut. A discuter vendredi, avec plaisir.

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    • Bien sûr, parfois, il n’est pas question d’amitié…Quoi que, cette femme ne se lie-t-elle pas enfin d’amitié avec elle-même ? Est-ce qu’elle ne fait pas connaissance avec elle-même et n’apprend -elle pas à s’aimer ? Et dans sa relation avec la vache Bella, le chien, le chat, n’est-il pas question d’amitié, aussi ? Eh oui ! à discuter !

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  2. Deux propositions, un roman récent, les Interessants de Meg Wolitzer, trad. de l’américain et publié aux éditions Rue Fromentin. Julie passe ses vacances dans un camp d’été, Spirit in thé Woods. Rien ne la prédispose à ce milieu de jeunes new-yorkais familiarisés avec une culture dont elle ne possède pas les codes. Très vite rebaptisée Jules, elle intègre un groupe de cinq garçons et filles. Nait ainsi une longue amitié faite de connivences, secrets partagés, ruptures. Tout un milieu est ainsi évoqué avec en arrière fond l’histoire des États Unis, les années 70, la présidence de Nixon et le Watergate, … Passionnant !
    Une autre proposition plus ancienne, l’Ami retrouvé de Fred Uhlman, ce roman ne se laisse pas oublié comme la rencontre de ces jeunes hommes que leur milieu et l’histoire politique de la fin des années 30 séparera.
    Et il me vient un 3ieme titre, Une bouteille à la mer de Valérie Zenatti parce que la litterature de jeunesse et l’Ecole des loisirs entre autres ont particulièrement développé ce thème.

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  3. Un sentiment humain si beau, l’amitié. Comme toi, j’ai lu Montaigne mais je n’ai compris que bien plus tard ses propos. Je m’émerveille d’ailleurs de la longévité de ses écrits, ce qui prouve que l’amitié a toujours été perçue par tous ceux et celles qui nous ont précédé comme quelque chose d’extraordinaire et de très important. Herman Hesse (comme toi, j’ai ensuite tout lu) et Alain Fournier avec le Grand Meaulnes, of course. Je pense aussi au Petit Prince, sans doute parce que l’avoir lu en français à mes enfants aux USA a redonné à ce texte sa beauté poétique et son pouvoir symbolique.
    L’amitié pour moi est semblable à l’amour, mais l’absence du désir amoureux est tellement relaxante! On se laisse aller avec ses amis comme jamais avec ses amoureux.
    A plus tard mes ami(es).

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    • Je usis bien sûr d’accord avec tout ce que tu dis, en particulier à la fin. Il y a une chanson de Henri Tachan qui dit « Entre l’amour et l’amitié, il n’y a qu’un lit de différence »…Et c’est vrai que la relation amicale est « délivrante », libre, un havre…
      Je t’embrasse

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  4. Quel plaisir de repenser aux années, lointaines, où j’étudiais Montaigne !
    Repenser à l’enseignante, à une conférence, à la maison de La Boétie à Sarlat…

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