« Le garçon incassable » – Florence Seyvos – Points

seyvosUn très joli livre, d’une grande douceur, souvent drôle et poétique. Quel beau sujet ! C’est l’ami Bruno qui me l’avait conseillé depuis un moment, il savait sans doute que ça me plairait. Comment raconter ? Je ne raconte pas, mais veux vous inciter, vraiment, à lire ce très beau texte dans lequel il y a à apprendre, il montre la complexité des relations familiales (père/fils, frère/sœur), dans lesquelles rien n’est si simple et si facile. Et des choses incroyables sur Buster Keaton.

Il s’agit d’une jeune femme timide qui  « a peur de demander l’heure dans la rue » et « préfère se perdre plutôt que de demander son chemin à quelqu’un ». Et, menant une enquête à Los Angeles sur les pas de Buster Keaton, l’homme qui ne rit jamais, elle se perd dans ses souvenirs, ceux de son enfance auprès d’ Henri, son demi-frère, un garçon un peu différent:

« Henri s’est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C’était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout à coup, un vaisseau s’est rompu dans sa tête. Le sang lui pissait par les yeux et les oreilles, et son avenir, en une fraction de seconde, venait de changer totalement de route. »

Et c’est Keaton qui la ramène à Henri, car tous les deux sont des garçons incassables. Vous comprendrez si vous lisez ce livre.

Ce que j’ai aimé ici, c’est l’histoire de ce garçon handicapé qui peu à peu va conquérir une certaine autonomie. Henri est un personnage formidable – j’ai souvent beaucoup ri – que son père a tenté de rapprocher de la « normalité », alternant de véritables séances de torture (élongations, décrispations, leçons d’expression et de politesse) qui néanmoins permettront à Henri de marcher et vivre debout, avec des lectures où blottis tous deux au creux du fauteuil ils lisent Tintin. Parce que ces deux-là s’aiment, assurément. Le père est cruel, comme celui de Buster le sera, mais il aime Henri et Henri l’adore. L’amour est complexe.

« Le père d’Henri dit:

« Les enfants, il faut les casser. » Il pense sincèrement qu’on ne peut élever un enfant sans le casser, qu’il n’y a pas d’autre solution. Pas simplement plier, casser. Il faut entendre le craquement de la tige de bois que l’on ferme sur elle-même, à deux mains, d’un coup sec. […] Henri est un petit saligaud de roseau qui plie mais ne rompt pas. »

buster-keaton-396846_1280Florence Seyvos, c’est un regard attentif, attentionné sur cet étrange garçon qui comme Buster ne casse pas quand il tombe, c’est cette femme qui regarde, écoute, c’est le troisième personnage de ce roman. Le choix de la narration externe est vraiment le bon et révèle au passage le travail de scénariste de l’auteure. Buster a chuté dans les escaliers tout petit et s’en est sorti indemne. Dans le monde du spectacle, « a buster » est une chute spectaculaire et ce sera le nom de scène du petit Joseph, qui monte très tôt sur les planches avec ses parents et qui fera des chutes sa spécialité, vous lirez comment… Nettement séparées, les deux histoires se rejoignent pourtant par la mélancolie qui en émane, deux destinées si inhabituelles, si décalées. Dans le récit, les vies se télescopent, Keaton, sa vision du comique au millimètre, son existence pleine de frustrations et assez triste finalement, Henri et son côté brut de décoffrage (celui même qui fait rire le lecteur), ses accès de rire ou de colère, sauvé sans aucun doute par l’amour de ses proches, sa sœur en particulier.

« Sa démarche faisait penser à un bulldozer qui aurait perdu une chenille. »

Deux hommes frêles et d’allure fragile, mais cependant incassables. Certaines pages sont d’une grande beauté, très émouvantes, pleines de l’amour de cette femme pour son frère quelque peu démuni devant la vie, cette sœur face à l’énigme que représente Henri :

« Mon frère, toi qui peines à enjamber une flaque d’eau, toi pour qui le monde est aussi peu lisible que ce plan que tu tenais à la main, que ferais-tu si tu te perdais encore? Et que ferais-tu si c’était la guerre? C’est idiot, si c’était la guerre, nous serions tous perdus, apeurés, sans doute aurais-tu moins peur que nous. Toi qui reçois les mauvaises nouvelles comme de la pluie sur tes chaussures, les brimades comme une rafale de vent sur ton visage.

Mais le chagrin, Henri, où le mets-tu ? Tes yeux ne pleurent jamais. La tristesse semble ricocher sur toi. Je sais qu’elle entre pourtant, filtrée par ta vision du monde. Alors, dans quel recoin de toi-même l’enfermes-tu ? »

Le roman se termine par la naissance d’un bébé au son des Walkyries. Et cette fin est magnifique. J’ai trouvé qu’il n’y a aucune volonté de démontrer quoi que ce soit et c’est très agréable, mais plutôt de donner à voir la fragilité des êtres et leur capacité à résister. C’est une ode à la vie dans toute sa diversité, des aléas qui font qu’une vie bascule et change de voie, et vraiment rien n’est plus bouleversant dans ces pages que l’infinie tendresse de cette femme pour son fragile et taciturne frère, ce garçon incassable. Et ce souhait quand son fils vient au monde:

« De chaque côté de son visage, des larmes de gratitude lui coulent dans les oreilles. Personne ne les voit, ils sont tous occupés à faire apparaître ce bébé qu’elle attend depuis cent ans, et qui arrive, du fond des âges, de sa galaxie personnelle. Oh, petit garçon, puisses-tu être incassable. »

L’écriture est très belle; elle semble couler toute seule, nous parle, chuchote à notre oreille, nous raconte une histoire, parfois dure, parfois tendre, on rit et on frémit.

Florence Seyvos a beaucoup écrit pour la jeunesse à l’ École des Loisirs .

Ici une vidéo dans un lycée, quand les lycéens lisent et qu’on leur demande leur avis, ça donne ça :

Pour moi ce petit livre est une pépite pleine de grâce et de délicatesse, j’ai adoré.

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5 réflexions au sujet de « « Le garçon incassable » – Florence Seyvos – Points »

  1. J ai également trouvé tres beau et sensible ce livre. Je l ai conseillé dans mon entourage et il a beaucoup plu. Un moment de douceur , alors qu il raconte des choses difficiles. Épatant.

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