« Neverhome » – Laird Hunt – Actes Sud, traduit par Anne-Laure Tissut

Neverhome_4223Dès que j’en ai entendu parler, j’ai acheté ce livre et je viens de le terminer. Tout m’y paraissait faire partie de ce que j’aime en littérature, et je ne me suis pas trompée.

Un grand et beau moment de lecture, une voix unique et originale. Coup de foudre !

Le sujet d’abord: Ash Thompson est soldat dans l’armée confédérée, il a quitté sa ferme dans l’Indiana pour combattre. Sauf que Ash est Constance, qui prend la place de son époux Bartholomew, de santé fragile. Le premier paragraphe annonce les faits

J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partis au combat pour défendre la République.[…]La dixième ou onzième nuit passée sur la route, on but du whisky et on brailla sous les étoiles. Il y eut une course à pied. Du lancer de couteaux. Un concours à qui avalerait le plus de biscuits. À qui était le plus fort. L’un des gars essaya de me défier au bras de fer et eut la main écorchée quand je la plaquai contre la table. Aucun des autres ne tenta sa chance. »

jennie-hodgersEt voici en une page et demie notre héroïne campée solidement dans le début de ses aventures, avec assurance et un grand réalisme.

Premier atout de ce roman, la découverte d’une histoire peu connue, celle de ces femmes qui ont combattu, camouflées en hommes, durant cette guerre sanglante. Et puis surtout le bonheur de découvrir une écriture d’une grande poésie, onirique et pourtant capable de relater la violence et la dureté de cette période.

Cette guerre est le monstre qui dévore les hommes, qui leur fait perdre la raison et renoncer à leur humanité, comme toutes les guerres. L’incroyable personnage que dessine Laird Hunt est de chair et de sang. Pleine de vigueur, de courage et de rage, Constance/Ash est aussi un esprit fréquentant les fantômes, surtout celui de sa mère tant aimée et qui s’est pendue, qui depuis l’au-delà la guide de ses maximes.

« Vas-y.Vas-y et vois ce que tu as en toi. »

« Nous, on ne tend jamais l’autre joue. »

Sa mère l’accompagne, elles conversent n’importe où, n’importe quand, sa mère est celle qui montre le chemin:

« Ma mère avait fait un voyage en train une fois et je lui avais dit que je voulais voyager comme elle. Filer à travers la campagne, flotter le long de ses eaux infinies en bateau. Je voulais, lui disais-je, m’allonger sous les étoiles et humer l’odeur d’autres brises. Boire à d’autres sources, éprouver d’autres chaleurs. me tenir debout avec mes camarades sur les ruines des idées d’antan. Aller en avant avec des milliers d’autres. Planter le talon, durcir mon regard et ne pas m’enfuir. »

Federal_soldiers_in_Confederate_fort_on_heights_of_CentrevilleAu-delà de la guerre –  qu’on peut voir à travers les yeux de Constance comme une métaphore du monde, avec ses ambiguïtés, ses quêtes, ses incertitudes et ses absurdités, le flou des genres et des sentiments – , on assiste à une tragique libération. Tragique parce qu’elle passe par le feu et le sang, et on le découvre par la suite, par l’humiliation, la douleur, la folie et la punition. Mais libération d’une femme, qui les représente toutes non pas dans ses actes, mais dans sa pensée, sa façon de penser et d’envisager le monde.

On va suivre ainsi ce magnifique personnage qui, dépouillé de ses oripeaux soldatesques, rentrera par un long et difficile chemin, sur son lopin de l’Indiana retrouver les bras aimants de son Bartholomew. Et on croise alors des hommes et des femmes bons, comme le Colonel, ou Neva Thatcher, bons mais pris dans un conflit qui parfois les amène à des actes qui ne leur ressemblent pas. Et puis toute une lie cruelle, retorse contre laquelle Constance arrive pourtant à lutter, soutenue par l’idée de son retour auprès de son fragile mari et par le souvenir et la voix de sa mère. Impressionnante Constance, bouleversante héroïne.

hodgersAsh/Constance évolue entre rêve et réalité, par la grâce de l’écriture qui vagabonde entre langage grossier et lyrisme sophistiqué, écriture travaillée avec un talent étonnant. Même dans les instants chimériques, on est encore pourtant bien ici, sur ce sol troué par les canons et tapissé de corps déchiquetés, à entendre le souffle des soldats pouilleux et terrifiés. C’est ce jeu, cette collision entre rêve et réalité qui rend ce livre puissant, qui lui donne sa force et sa beauté, sans jamais baisser en intensité. En faisant de Constance la narratrice, avec un côté journal, très spontané, la force des mots se trouve encore décuplée; bref, cette écriture est parfaitement adaptée au sujet, la forme est idéale, un vrai coup de maître et un bonheur infini pour le lecteur.

À mon sens, c’est aussi un roman d’aventures, il n’est pas fait d’impasse sur les actions guerrières, les mauvaises ou bonnes rencontres, les courses – poursuites et les terreurs de notre soldate, tout ça avec intelligence et poésie, et le roman s’en trouve élevé au seul qualificatif de très grand roman, très grande littérature ; et notre cœur palpite pour cet être androgyne qu’on prend très vite en affection.

frances-claytonVoilà en quoi ce livre est tout ce que j’aime : écriture extraordinaire ( chapeau bas à la traductrice ), personnages tout autant, émotions, aventures, découverte d’un pan d’histoire que j’ignorais…Le genre de roman dont on se souvient, un personnage qui entre dans ma mythologie de lectrice.

Vous avez compris, gros gros coup de cœur.

 

Vous pouvez lire ici une interview de l’auteur pour la RTBF

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16 réflexions au sujet de « « Neverhome » – Laird Hunt – Actes Sud, traduit par Anne-Laure Tissut »

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