« Un privé à Babylone – Roman policier, 1942 » , Richard Brautigan – 10/18, traduit par Marc Chénetier

bra« A mon avis, l’une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais fait un bon détective privé c’est que je passe trop de temps à Babylone. »

« Les gens ne vous considèrent pas comme un héros quand vous leur racontez que vous vous êtes fait tirer dans le cul. »

Savoureuse lecture ( conseillée par l’ami du coin de La Limule ) ! Comme ça fait du bien ! Je disais dans mon intermède précédent que ce livre avait des airs crétins, attention ! Seulement des airs et c’est fait exprès ! Il s’agit en fait d’un pastiche dans lequel Brautigan démonte tous les clichés du polar américain avec détective. Excellente préface de Claude Klotz,

« Il est des auteurs dont il est plus difficile de parler que d’autres, Brautigan est de ceux-là pour deux raisons: il connait à fond l’art de susciter avec son lecteur la connivence. Et si on savait comment il y parvient, il n’y aurait plus connivence, donc son art est du trucage invisible: on ne sait pas comment il fait. Ensuite c’est un type clair et évident, tellement qu’il sera la catastrophe future des profs amateurs d’analyse de textes: quand ils commenteront, ils détruiront, mais de toute façon  ils seront baisés au départ parce que la phrase qu’écrit Brautigan ne signifie rien d’autre que ce qu’elle veut dire, et ce n’est même pas sûr… »

et excellente note du traducteur:

« Le moment n’est pas à l’analyse; mais l’on s’en voudrait de laisser classer Brautigan, au nombre de ces mineurs que l’histoire littéraire passe à la trappe avec si belle ardeur.[…] Après « Un privé à Babylone », reprenez un Hammett, pour voir: dedans, ça fait comme des trous. »

L’écriture, le style sont épatants, Brautigan tord, distord et triture les mots, les expressions, les images pour un résultat drolatique que j’ai adoré.

C.Card est un doux rêveur, sans un rond ( il chipe 50 cents dans la sébile d’un mendiant aveugle pour téléphoner ), sans une affaire à suivre, sans un flingue en poche, mais avec une capacité à quitter la réalité qu’il a bien du mal à maîtriser.

« C’est donc en recevant une balle de base-ball dans la gueule en 1933 que j’ai touché mon billet pour Babylone ».

Son ailleurs, c’est Babylone, où il séjourne régulièrement suite à un mauvais coup. Il est alors le roi. Sous les yeux énamourés de la belle Nana-Dirat –

« Nana-Dirat et moi nous nous envolerons dans un avion que j’aurai inventé, fait de feuilles de palmier et propulsé avec un moteur fonctionnant au miel. Nous irons en Egypte par avion souper avec le Pharaon sur une grande barque dorée qui descendra le Nil. »

– il combat les méchants depuis une baignoire encastrée en marbre ou un char en or massif. Tout en déambulant dans les rues de Los Angeles il recherche le corps d’une putain morte – réclamé par une siphonneuse de bière qui ne va jamais pisser: 

« J’ai fait signe à la serveuse de nous apporter une autre bière. Pendant ce temps-là, ma cliente terminait celle qu’elle avait devant elle. Je crois qu’elle venait de battre le record du monde des femmes riches buveuses de bière. Je ne pense pas que Johnny Weismuller serait arrivé à se taper une bière aussi vite. »

« Elle était assise tout près de moi et son haleine ne sentait pas du tout la bière. Quand je pense qu’après avoir fini les six bières elle était tout de suite remontée en voiture sans aller aux toilettes : à se demander où la bière avait bien pu foutre le camp. »

Hanging_Gardens_of_Babylon

Hanging_Gardens_of_Babylon

Son esprit léger et volatile s’en va vers Babylone, écrit les scénarios de ses aventures, se cherche des noms, bref : il rêve. Mais le monde réel ne manque pas de le rappeler à lui, parfois brutalement. Brautigan nous promène de la morgue au cimetière du Saint Repos, nous conduit dans les rêvasseries du cerveau poète de C.Card, un personnage vraiment attachant. Á sa suite une faune très « bédéesque » au trait caricatural: la blonde sexy, le noir souriant, le toubib pas net, le flic encore moins, mais toujours à un moment ou à un autre, le cliché explose, un vrai régal !  Le résultat est d’un comique salutaire, aussi je ne résiste pas au plaisir d’un petit florilège du style Brautigan:

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à aimer la moutarde ?
Vaut mieux ça que de s’intéresser aux petites filles de six ans. »

Downtown_LA_night (1)« Mon appartement est si sale qu’il n’y a pas longtemps j’ai remplacé toutes les ampoules de soixante-quinze watts par des ampoules de vingt-cinq pour ne plus être obligé de voir tout ça. »
« C’est vraiment très beau à Babylone. Je suis allé faire une longue promenade le long de l’Euphrate. Il y avait une fille avec moi. Elle était très belle et portait une robe longue à travers laquelle je pouvais voir son corps. Elle avait un collier d’émeraudes.
Nous avons parlé du président Roosevelt. Elle était Démocrate, elle aussi. Le fait qu’elle ait de gros seins bien fermes et qu’elle soit Démocrate faisait d’elle la femme idéale, à mes yeux. »
A la morgue :
« C’est à peu près sur ces entrefaites que le troisième truand est entré, peinard, dans la salle d’autopsie, chercher ses potes voleurs de cadavres. Il a été accueilli par le spectacle de l’un de ses copains affalé dans un coin en un tas extrêmement inconscient, et il a entendu les cris étouffés de son autre associé qui sortaient de la glacière.
Le truand est devenu pâle comme un linceul.
« M’suis trompé de pièce » dit-il. Les mots étaient très secs quand ils sont sortis de sa bouche. On aurait dit le désert du Sahara qui parlait. »
Enfin pour en savoir plus sur cet écrivain hors normes et sentiers battus , c’est ici Richard Brautigan .
Publicités

8 réflexions au sujet de « « Un privé à Babylone – Roman policier, 1942 » , Richard Brautigan – 10/18, traduit par Marc Chénetier »

  1. Yeaaaah! J’ai lu tout Brautigan il y a longtemps grâce à P.Djian qui l’encensait dans ses interviews. Je le porte très haut dans mon classement personnel des écrivains de qualité. Il a exploré tous les styles (« Retombées de sombrero » ou « Tokyo Montana… » sont exceptionnels), toujours d’une fluidité limpide. Il ose des situations complétement farfelues et auxquelles on adhère sans restriction et avec jubilation. C’est un tout grand. Merci de me rappeler à lui, chère Simone, je vais tout lâcher et le relire de ce pas!

    J'aime

  2. Il y a quelques années j’ai lu: La pêche à la truite en Amérique suivi de Sucre de pastèque. J’y ai découvert Richard Brautigan, un écrivain à la plume farfelue.

    J'aime

  3. Le titre de ce livre m’est si familier que j’ai l’impression de l’avoir lu alors que ce n’est pas vrai : je n’ai jamais rien lu de R. Brautigan, mais voilà qui me met l’eau à la bouche.

    Aimé par 1 personne

commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s