« Tout ce que j’aimais » – Siri Hustvedt – Actes Sud/Babel, traduit par Christine Le Boeuf

siri« Une histoire que nous racontons sur nous-mêmes ne peut être racontée qu’au passé. Elle se déroule à partir du lieu où nous nous trouvons, non plus acteurs dans l’histoire mais spectateurs qui ont choisi de parler. Notre trace est parfois marquée de cailloux, comme ceux que Hänsel et Gretel avaient d’abord semés derrière eux. D’autres fois la piste a disparu car les oiseaux sont venus manger toutes les miettes au lever du soleil. L’histoire survole les blancs, les comble en rattachant les propositions à l’aide de « et » ou de « et alors ». C’est ce que j’ai fait au long de ces pages afin de rester sur un chemin que je sais interrompu par de légers creux et plusieurs trous profonds.

L’écriture est un moyen de remonter la piste de ma faim, et la faim n’est pas autre chose qu’un vide. »

Cette citation – à la fin du livre – est très en phase avec le challenge que je viens de terminer…

Ainsi donc se ferme ce livre, dont Leo Hertzberg est le narrateur, Leo qui nous raconte une histoire déchirante. Il m’a fallu longtemps pour lire ce roman, qui est éprouvant émotionnellement et qui contient aussi beaucoup d’informations sur le monde de l’art, plus spécialement à New York où se déroule l’histoire. Comme dans le livre précédent de Siri Hustvedt par lequel je l’ai découverte, « Un été sans les hommes », l’érudition de l’auteur fait appel à de nombreuses références, et ici on sent affleurer de façon subtile la critique de la faune des marchands, des critiques d’art et des artistes eux-mêmes. Critique subtile dans le ton mais nette dans le constat.

1024px-GOYA_-_El_aquelarre_(Museo_Lázaro_Galdiano,_Madrid,_1797-98)Quant à moi, ce que j’ai adoré dans ce roman, c’est l’histoire d’amitié et d’amour entre ces deux couples, Léo et Erica, Bill et Violet. Léo enseigne l’histoire de  l’art à l’université ( très intéressantes pages sur Chardin et Goya surtout ), Bill est artiste peintre plasticien, Erica enseigne l’anglais et Violet est spécialiste des psychopathies. Avant Violet, Bill a eu un enfant, Mark, avec Lucille, sa première épouse poétesse et assez étrange . Léo et Erica ont un fils, Matthew et tous vivent dans le même immeuble.

Autour de ces personnages majeurs gravitent des figures bien dessinées, dont certaines sont marquantes et importantes dans l’histoire, comme Lazlo ( je l’aime bien, Lazlo ) ou l’abominable Teddy Giles.

La première fracture dans la vie riche et passionnée de ces deux couples est une tragédie insurmontable et qui va les briser, l’enfer va s’ouvrir sur leurs vies. Ils connaîtront le deuil, la peur, le désarroi, et le chagrin. Lectrice, j’en ai été affectée à pleurer. Parce que certaines choses dites ici peuvent arriver à chacun d’entre nous, même si on n’est ni artiste ni new-yorkais.

« Quand je sortis de l’immeuble dans Central Park West, je regardai les arbres couverts de feuilles, de l’autre côté de la rue, et j’éprouvai une sensation d’ineffable étrangeté. Être vivant est inexplicable, pensai-je. La conscience elle-même est inexplicable. Il n’y a rien d’ordinaire en ce monde. »

C’est totalement déchirant parce qu’on aime ces personnes, Leo, Bill, Erica et Violet, on les aime comme des amis; pour faire court, ce sont des gens attachants, qui vivent plutôt harmonieusement. On suit avec intérêt l’œuvre de Bill, et les deux garçonnets qui grandissent côte à côte. L’auteure développe son propos sur l’art, ce qu’implique être artiste, ce qui gravite autour avec plus ou moins de bonheur, les idées foisonnent. Et enfin on assiste à la naissance d’un sociopathe en une longue et douloureuse gestation. C’est pour moi le point fort du roman, en tous cas ce que j’ai trouvé le plus impressionnant au niveau de l’écriture, le plus effrayant aussi.

Certains passages sont insoutenables, en particulier quand l’artiste Teddy Giles entre en scène. Il est le catalyseur d’une réflexion sur ce qu’il est possible/permis de nommer œuvre d’art, mais pour moi il est surtout l’incarnation du monstre, tout bonnement. L’écriture parfaite, sensible et riche nous met en empathie avec Leo, puisque c’est sa voix qui nous parle et on entend toutes ses émotions. On a envie de lui prendre la main, avec lui on est en colère, on est consterné, triste…Un roman difficile, avec des pages de pure grâce et d’autres très éprouvantes.

Très beau livre, pas facile d’en parler, je ne suis pas sûre d’y être parvenue, vous avez droit ici à du brut de fermeture de livre,  parfois on ne peut pas faire autrement.

Merci à Culturieuse  pour ce conseil  amical et avisé de lecture.

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12 réflexions au sujet de « « Tout ce que j’aimais » – Siri Hustvedt – Actes Sud/Babel, traduit par Christine Le Boeuf »

    • J’étais comme toi, et je reconnais que j’ai lu un peu plus vite certains passages, surtout dans l’autre livre. celui-ci contient aussi beaucoup de références, amis j’ai bien apprécié, j’aime beaucoup sa façon de parler d’art.Il y a aussi une véritable histoire humaine qui moi m’a bouleversée. C’est un peu comme son mari Auster, en plus « sentimental », bref, j’aime énormément.

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  1. Ah ce livre…émotionnellement éprouvant , oh combien !… Je l’ai lu à la sortie il y a une petite dizaine d’années et ne l’ai jamais oublié … Ton billet est bien car tu dis l’essentiel sans rien spoiler . Un été sans les hommes m’a à paru paru totalement fade et banal, en revanche

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    • Peut-être que si j’avais lu Tout ce que j’aimais avant, j’aurais trouvé comme toi l’autre fade, mais en fait j’ai beaucoup aimé, pour toutes ces femmes, et la venue de l’âge, et l’humour. Je ne suis pas très satisfaite de mon article, mais tant pis, parfois, on n’arrive juste pas à dire vraiment les choses. Et puis, comme me le dit une amie, « on ne veut pas que tu nous fasses des thèses! « , ça tombe bien, parce que je serais bien en mal d’en écrire une ! 😉

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  2. Mais tu en parles très bien et je sens ton émotion! Il est vrai que l’histoire est déchirante, mais la description psychologique des personnages est magistrale, je trouve. « Un été sans les hommes » est plus charmant peut-être mais moins puissant. Le sommet fut pour moi « Un monde flamboyant » le dernier publié en français. Peut-être faut-il s’intéresser à l’art contemporain pour l’apprécier pleinement? je ne sais pas… Elle, Siri, est d’une culture et d’une intelligence phénoménale. Elle va très loin dans la réflexion et quelquefois, on la suit avec peine. Je trouve qu’elle en vaut la peine. Merci pour cet éloge nuancé et riche.

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    • Oui, ça fait d’elle une écrivaine sincère, au fond, pourquoi écrirait-elle autrement qu’avec ses références et sa culture ? On la lit ou pas, moi oui, parce que même si je ne suis pas très calée en art, d’une part j’apprends et d’autre part, elle dit plein de choses juste humaines, sur la vie et les êtres, magnifiques.Le dernier me tend les bras, j’attend soit qu’on me le prête soit la sortie en poche.

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  3. Vous me bluffez avec tous ces livres que avez lus, toi et les lecteurs de ton blog! Je devrais beaucoup aimer ce livre avec toutes ces références au monde de l’art. Le dernier de Dona Tartt m’a énormèment plu pour cela aussi. Et puis j’adore le triste dans les romans. Okay, je repars à la bibli…

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    • Je suis sûre que tu lis pas mal aussi, Evelyne et toi, tu écris ! Je suppose que tu as lu mon post sur le Chardonneret, j’ai été très déçue ^pur ma part, mais c’est ça, la lecture, n’est-ce pas ? Ce serait barbant si nous aimions tous les mêmes choses et les mêmes livres ! 🙂

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      • Oui, c’est ça. J’ai adoré tout le début, et puis ensuite, j’ai trouvé ça interminable pour dire finalement peu de choses ( toute l’histoire avec Boris ).
        Je crois que 300 pages de moins et c’était excellent, mais du coup, grosse déception

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