Cinq photos, cinq histoires : fin

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Ceci est la maison de toutes les vacances de mon enfance et de mon adolescence.

Je vais terminer sur la photo de cette maison, celle de mes grands-parents maternels que je n’ai hélas pas connus, et où nous passions toutes les vacances, tous les week-ends aux beaux jours et parfois en hiver aussi…. Elle n’a eu un peu de confort que bien tard; elle était typiquement la maison de vacances de la campagne, avec la cabane au fond du jardin, juste un poêle à la cuisine ( on réchauffait les lits avec des briques vernies passées au four ) et pendant longtemps il n’y avait que l’eau froide de la source sur une pierre d’évier noire. La salle de bains est venue tard elle aussi. Nous allions aux douches municipales du village voisin, et on barbotait parfois comme de petits chiots dans la rivière qui borde le mur en pierres. Là, c’est la maison, mais tout autour était notre espace de vie et de jeux .C’est dans ce coin-là, entre champs et forêts, qu’avec mes frères et mes sœurs, surtout ma petite sœur, nous avons vaille que vaille traversé l’enfance et une bonne partie de notre adolescence. Nous ne partions jamais en vacances, puisqu’on avait cette maison. Je vous ai déjà parlé – et vous avez constaté dans mes lectures – de mon goût pour les Indiens et les cow-boys, et ces lieux ont résonné de nos cris de sauvages ( cris, ainsi que me l’a confirmé mon copain Bruno, que ne poussaient pas les Indiens. Vous savez, le WOU WOU WOU, la main sur la bouche? Eh ben non ! ). Des journées entières dans les bois, à construire des huttes biscornues, à cueillir des champignons dans nos vestes nouées en besaces. Ma mère avait un grelot qu’elle faisait sonner quand nous devions rentrer et parfois nous n’entendions pas … Les heures chaudes à trépigner de devoir faire la sieste ; on lisait, on lisait tout ce qui nous tombait sous la main dans la chambre sous les toits, des piles de vieux Paris-Match où on voyait les stars du cinéma d’alors, années 60-70, les comics de nos grands frères, Kit Carson en particulier, et même les romans photos de notre grand-tante Louise qui habitait la maison en haut du chemin, et qui nous tint lieu avec bonheur de grand-mère –  un personnage, tante Louise – . Puis le club des Cinq ( rose), Alice ( verte) , et Colette ( Rouge et Or ); après nous amenions nos livres. Je me souviens avoir dévoré « Les âmes mortes » de Gogol d’une traite un après-midi. Ce village, cette maison, c’était la liberté. Nous avions de vieux vélos, mais nous marchions beaucoup, pour cueillir des tas de choses, et jouer, et déjà rêver d’aventures. On pataugeait dans la rivière à essayer d’attraper des goujons à la main, on jouait avec les garçons de la ferme voisine, on montait chercher le lait, et au pré les vaches aussi. Dans une autre ferme, nous achetions le beurre de baratte, moulé et orné de fleurs. L’été sous le tilleul, nous effeuillions la tisane pour l’hiver, on brossait et salait les cornichons, on équeutait les haricots pour les conserves, avant de filer jouer dans les bois. L’automne, c’était les châtaignes, les champignons encore, mûres, framboises…Des heures de cueillette. Nous nous en sommes raconté, des histoires…Dans la forêt à côté vivait une vieille femme seule, très sale et un peu effrayante. Nous disions qu’elle était sorcière. Elle se vêtait toujours de vieux tabliers noirs, et parfois nous la croisions sur le chemin. La collecte des bidons de lait se faisait alors au-dessus de chez nous, et on la voyait passer avec son seau où surnageaient des bestioles, son nez crochu, son dos voûté, tout ça nous faisait carburer l’imaginaire !…Dans une maison abandonnée où nous nous sommes risquées un jour de bravoure, nous avions trouvé une grande photo en noir et blanc d’un jeune homme avec un feutre sur la tête, style années 40, prise de trois quart et assez classe, vous voyez, genre studio Harcourt. Je ne vous dis même pas les scénarios que nous avons échafaudés sur cette maison et cette photo !

De ces saisons de l’enfance et des vacances, j’ai gardé un inattaquable amour de la campagne, de la nature, surtout pour la liberté que j’ai pu y trouver, la possibilité de m’y isoler. Ces lieux sont mon pays. Quant à la maison, elle a quitté la famille (ou l’inverse…), et je n’arrive pas à passer à côté sans chagrin. Les maisons parlent vous savez, elles ont en mémoire entre leurs murs des vies et des rêves, des histoires et des destins, des bonheurs et des drames… ( lire « Les vivants et les ombres » de Diane Meur, très beau livre dont la narratrice est la maison).

J’ai choisi de finir ce challenge sur cet endroit, Evelyne, mais il faut que tu saches qu’il a été très difficile de doser les mots. Tout ceci n’est pas neutre ou anodin. Mon option est de ne pas trop en dire sur moi sur ce blog,  et là il faut avouer que j’ai sans doute un peu dépassé les limites que je me suis imposées. C’est par amitié pour toi et je n’avais pas envie de mettre des choses creuses. Et puis ne nous leurrons pas. Chaque fois que nous écrivons ici – autres lieux – nous livrons inévitablement des morceaux de nous-même. Alors prend ma participation à ce challenge comme un indéniable geste d’amitié.

Le site de Robert Sangouard, qui raconte l’histoire d’un hydravion qui est tombé sur la commune, et plein de choses sur les villages du secteur. Il y a des photos, j’y suis petiote. Il  a été un des premiers élèves de mon père dans ce village, on le voit sur une photo de classe, tout petit avec une ardoise dans les mains. Ah ! J’allais oublier :  le village se nomme St Mamert et c’est le moins peuplé du département du Rhône avec 61 habitants, vous pouvez regarder

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20 réflexions au sujet de « Cinq photos, cinq histoires : fin »

  1. Comme j’ai aimé ces textes Simone ! En particulier celui-ci .Tu m’as donné envie d’écrire ,juste pour moi ,pour revivre des instants de vie , refaire le voyage et retrouver des êtres chers .

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    • C’est gentil, Béa. Exercice difficile. Dire juste ce que la décence permet sur ce genre de support, d’abord. Rester dans le « cadre », ensuite. Et savoir s’arrêter ! Plusieurs personnes, comme toi, m’ont dit la même chose, envie d’écrire pour soi; il faut le faire, pour le plaisir et parfois pour le côté thérapeutique…

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  2. en effet…. fragile équilibre à trouver pour nous les funambules des mots – toi tu caresses les limites avec ce dernier texte (mais je pense que tu es encore (très) très loin du déballage d’un Duroy, ou d’une Angot et/ou Laurens…). Evelyne a eu une très belle idée….

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    • Oh nom d’un chien ( joliment correcte et désuète, cette exclamation, je me maîtrise ! ) ! Encore heureux que je ne suis pas dans cette catégorie Angot ! Pitié ! Non, mais c’est vrai que c’est difficile de trouver la juste mesure, éviter l’indigence, et tenir à distance l’impudeur.
      Evelyne a été elle-même coachée par une autre personne ( Solveig, quel beau prénom…). Normalement Marie Dhollande ( les Caprices de Cachou, photos ) va participer aussi, elle écrit drôlement bien, ça promet ! Allez ! des bises !

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    • Oh non ! c’est rien du tout ce petit texte, je veux dire côté écriture, après ce que je dis dedans me tient à coeur, c’est vrai, mais je serais incapable d’écrire de la fiction et c’est tout ce que j’aime lire, la fiction ! Donc en gros je n’arrive à écrire que ce que je n’aime pas en littérature. Conclusion, je ne serais jamais écrivaine ! 😀

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  3. Je suis super émue par ce dernier billet, comme tu peux t’en douter. Pour plusieurs raisons et sans doute la plus forte parce que j’ai le sentiment que ces endroits de ton enfance et adolescence incarnent des moments pleins d’émotions variées. J’aime beaucoup ce que tu écris sur la liberté et ce temps infini que nous avions sur les bras, ce qui pour toi (et moi) c’est transformé en temps passé à lire des histoires créées de toutes pièces. Ma mère souvent me dit que j’ai beaucoup d’imagination et je ne pense pas que ce soit toujours un compliment de sa part. La capacité de s’échapper de notre monde par la lecture mais aussi de faire un avec les personnages et les lieux est bizarre pour ceux qui n’en éprouvent pas le besoin mais me parait souvent plus importante que la vie réelle. Quant à tes pensées par rapport à l’écriture, je les partage. C’est très dur d’écrire comme on l’aimerait.

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    • J’ai aussi été émue en l’écrivant. Ce que la lecture, les livres, signifient pour moi, ça vient de ces lieux et ces époques. Quand on se sent seul au monde, parfois, alors que physiquement ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ? Mais quand on s’isole pour que cette solitude prenne son sens, et que nos meilleurs amis, compagnons sont les livres, les mots des autres,des histoires loin, très loin de notre horizon…Quel secours j’y ai trouvé ! Je comprends ce que tu dis sur l’imagination. Il fut un temps où rêver, imaginer, raconter des fables, était considéré non seulement comme une perte de temps, mais aussi comme une faiblesse, et de fait, lire agglomérait tous ces « défauts » ! Mais on s’en fiche, Evelyne ! Continue à nous enchanter avec ton Maine, qui s’il est réel pour toi, est un rêve pour nous ! Tu sais je pense toujours, quand tu écris sur le Maine, à John Irving et « L’oeuvre de Dieu, la part du Diable » : «  »Dormez bien, Princes du Maine, Rois de Nouvelle- Angleterre! » , quand le Dr Larch lit « Les grandes espérances » à ses orphelins…En voici un qui m’a enchanté, avec ses histoires.Et Dickens aussi…Ah Evelyne, on pourrait avoir de sacrées conversations… Soyons heureuses de nous être connues par l’amour des livres !

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  4. Ce n’est pas tant toi que tu as décrit ici, n’aies pas peur ! , mais ce qu’a eu la chance de connaître pratiquement tous ceux de notre génération. Cette liberté, cette absence de confort tout à fait normale à l’époque, ce contact avec la nature, les cabanes, les rêveries, les lectures au petit bonheur la chance, tout ça …
    Les gamins des villes aussi ont connu des « aventures » formidables dans leurs quartiers.
    Alors quand je vois toute cette richesse qui a été perdue, tous les trésors d’imagination qui ont été remplacés par des écrans, quand je pense aux gamins délaissant les livres -et qui ne savent d’ailleurs souvent même pas lire vraiment-, soudain, j’ai vraiment une boule au ventre : qu’est ce qu’on a fait d’eux ? ……..

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    • Oui, je crois que tu as raison; j’en parlais avec mon fils hier, qui a 30 ans, et je lui disais que c’était notre génération, ces souvenirs, pas juste moi. Il nous remercie souvent – et sa soeur aussi, mais surtout lui- de lui avoir offert cette éducation à la campagne, avec les livres, les cabanes dans les arbres, las marches durant lesquelles ça grognait ferme, mais il est aujourd’hui randonneur et il aime la nature, et il lit autant que moi, et il écrit, aussi…Je pense que ce qui est inquiétant, oui, c’est la perte du langage un peu élaboré que donne le contact avec les livres et les histoires autres que prémâchées.

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