« Un été sans les hommes », Siri Hustvedt – Actes Sud/Babel, traduit par Christine Le Boeuf

Il y a quelques temps déjà que CultURieuse me conseillait cette auteure, dernièrement encore elle a publié cet article sur le dernier roman de Siri Hustvedt, et avant de partir en vacances j’ai acheté et mis celui-ci dans ma valise, « Un été sans les hommes »…Un titre parlant, non ? Il y est question de femmes, à tous les âges, dans toutes les situations de la vie, les hommes sont dits en filigrane, et c’est un très joli livre. Faisons abstraction de la couverture un tantinet clinquante de cette édition de poche dont la seule qualité est le jaune solaire qui donne un peu le ton, pour le reste, ça ne dit rien de la profondeur de ce texte, dont je sais déjà que je ne saurai pas parfaitement extraire l’essence pour vous. C’est pourquoi plus modestement je vais vous donner mon ressenti – pas facile non plus, mais bon, je vais essayer ! -.

file0001200684722 C’est l’histoire de Mia, poétesse, qui perd véritablement la raison suite à la souffrance que lui cause l’abandon par son mari; il fait « une Pause » avec une jeune française. Pause un peu trop longue. Brusquement, et après un passage douloureux en psychiatrie, Mia quitte New-York pour retrouver sa mère âgée dans le Minnesota. Elle y rejoint aussi sa sœur Bea, les amies de sa mère,dont Abigail la brodeuse fantasque, les dames du club de lecture  et une poignée d’adolescentes en ébullition pour un cours de poésie. Tout ça semble anodin peut-être, dit comme ça, mais ce n’est PAS écrit ainsi, loin de là. C’est une narration complexe, pleine de va-et-vient temporels, mais c’est si bien écrit qu’on s’y retrouve. L’auteure traduit le dialogue intérieur, la pensée non linéaire qui se déroule dans le cerveau de Mia, avec des focus parfois sur un moment, une image, des flash – backs, tous phénomènes de pensée et de réflexion qui n’ont que faire de la chronologie. Par contre j’ai un peu faibli sur les passages un peu érudits – pas trop nombreux non plus – , pleins de références que je ne maîtrise pas ( mais je m’informe !) , et j’avoue que j’ai survolé ça, pour vite retrouver Mia, son cortège de sentiments et de débats profonds avec elle-même et Personne, correspondant virtuel. L’amour, l’amitié, la tendresse, la solidarité entre ces femmes est un vrai bonheur, mères et filles ( Mia a une fille, Daisy, comédienne) , sœurs, nièces, amies…Mia parle des hommes, de son père, et surtout de son époux volage Boris, qui malgré tout est le pivot de sa peine et de son questionnement, l’axe de sa vie, mais c’est grâce aux femmes que Mia se répare.

« Je revois ma mère, debout sur le seuil de notre chambre, le premier jour. Elle était tellement jeune, et je n’arrive pas à retrouver les traits exacts de son visage d’alors. Je me rappelle l’expression soucieuse mais pleine d’espoir de son regard juste avant de me quitter, et qu’au moment de l’embrasser, j’ai écrasé mon visage contre son épaule en me disant « Inspire ». Je voulais conserver en moi son odeur – cette odeur mêlée de poudre, de Shalimar et de laine. »

Mia, comme une pile qui se recharge après avoir été vidée, trouve parmi ce groupe la capacité de revenir au monde, à elle et aux autres, trouve la force de réfléchir à ce qu’est son couple ( avant, maintenant, et une idée vague de l’après ), elle trouve dans les bras de sa mère, dans la main et la voix d’Abigail la douceur et la force. Quant aux élèves adolescentes, qui vont tester cet été-là leur degré de cruauté et de perversité sur une camarade, elles enclencheront grâce à Mia et à la poésie l’amorce d’un éclaircissement sur elles-mêmes. Mia, dans ce roman qu’elle nous lit en l’écrivant, raconte cet été sans les hommes et le travail accompli pour sortir du chagrin et de la folie, entourée de toutes ces personnes chères à son cœur.

Jane_Austen_Semper

Photo par : Eymery

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé le ton qui loin d’être sombre est plein de sourire, de tendresse, de douce ironie, mais grave aussi dans l’exercice qu’est l’analyse de Mia sur sa vie. Elle sort de sa rémission pour être à nouveau au cœur de son existence, lucide et tournée vers la suite de sa vie, et pour moi rayonnante. Je suis passée de la compassion au sourire, de multiples pistes de réflexion sont ouvertes, et quelle belle écriture! Siri Hustvedt parle du temps, de notre perception des âges de la vie, de nos vies et de nos attachements avec une justesse et une intelligence qui font du bien. Le texte est émaillé de quelques petits dessins au crayon au trait léger, et allègrement alternent et se mêlent réflexion philosophique, poésie, histoire des sciences et vie quotidienne, le tout à sauts de puces ou à pas de géant dans le temps et la géographie. Les pages consacrées au club de lecture sont absolument savoureuses et m’ont beaucoup amusée ( la page 176 et sa suite, formidables! ). Le tableau de ces femmes en fin de vie, qui s’en vont peu à peu, est d’une délicatesse émouvante, sans dramaturgie. Des pages pleine d’humanité vigoureuse. Et puis, la réflexion sur l’art, ici l’écriture en particulier :

« En quelques minutes, le club de lecture avait levé la séance. Et cela sans me laisser le temps de dire qu’il n’existe aucun sujet humain étranger au domaine de la littérature. Nulle immersion dans l’histoire de la philosophie ne m’est nécessaire pour affirmer que l’art ne connait PAS DE RÈGLES, et que le sol se dérobe sous les pieds des Sots et des Bouffons qui croient à l’existence de règles, de lois et de territoires interdits, et que rien ne justifie une hiérarchie qui déclare « large » supérieur à « étroit » ou « masculin » plus désirable que « féminin ». Pour qui est sans préjugés, il n’est en art nul sentiment exclu de l’expression et nulle histoire qu’on ne puisse raconter. L’enchantement réside dans le sentiment et dans la façon de raconter, voilà tout. »

J’ai marqué de nombreuses pages, je m’en aperçois maintenant en vous écrivant cet article, je ne peux décemment pas tout mettre, alors lisez ce très joli roman, qui je pense me restera longtemps en tête .

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12 réflexions au sujet de « « Un été sans les hommes », Siri Hustvedt – Actes Sud/Babel, traduit par Christine Le Boeuf »

  1. Comme je suis contente que ce roman t’ait plu! Siri Hustvedt est une intellectuelle, mais je la trouve très proche de l’humain qu’elle décrit avec profondeur et justesse. C’est ce qui rend ses écrits sur l’art tellement pertinents et limpides. Ton compte rendu me donne envie de le relire. « Tout ce que j’aimais », roman plus tragique, est pour moi un sommet de la littérature. Merci pour le lien ❤

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    • Ah oui ! je vais lire celui-ci aussi; oui, très fine dans son observation de l’humain, et ici, pas dénuée d’humour ( ce qui fait toujours du bien ) ; mais je n’ai rien contre un peu de tragique ( j’adore pleurer en lisant 😦 🙂 )! J’ai beaucoup aimé ce livre et son ambiance, une voix originale, vraiment.

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  2. ton ressenti de ce roman me donne envie de le lire. Je verrai si je peux le trouver à la bibliothèque ( à la campagne il faut parfois être patient pour obtenir le livre demandé).

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    • Oh ! je sais ce que c’est pour avoir oeuvré en bibliothèque rurale : petits budgets ( quand on peut appeler quat’sous un budget ! ). Mais ce livre a déjà quelques années ( 2011 ), sinon, en poche comme ça, c’est 10 €. Mais c’est un beau livre, c’est sûr !

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  3. Curieusement, je n’ai pas vraiment accroché à ce roman… Je n’ai pas vraiment aimé les ruptures de style et de rythme. J’ai été gênée par les moments philosophico-poético-historico-socio- etc… beaucoup trop érudits pour moi, je trouve l’hypothèse de fin trop réaliste, et j’aurais aimé qu’elle ne le soit pas. Mais peut-être un peu trop proche d’un certain vécu pour pouvoir juger objectivement le tout…

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