« Annabel » de Kathleen Winter – 10/18, traduit par Claudine Vivier

CVT_Annabel_1832Je reviens du Labrador. Grand territoire où la nature est reine, à laquelle l’homme se plie sans contester; il y a sa place et l’accepte. Comme l’accepte Treadway Blake, trappeur de son état, marié à Jacinta et en ce jour de 1968, père d’un nouveau-né.

Avec une voix douce, Kathleen Winter va nous raconter cette naissance, l’avènement de cet enfant qui recèle un secret, partagé par les seuls parents et Thomasina, amie qui assiste à l’accouchement, voit, sait, et comprend.

Annabel est née…Non, Wayne est né; selon la volonté du père, c’est Wayne.

Car le petit enfant qui vient d’arriver est ce qu’on appelle un hermaphrodite vrai.

pharmaceuticals-385950_1280Un être rare, perturbant, déstabilisant, un mystère…Et le poids de la société des hommes, qui aime les choses claires et évidentes, indique au père que ce n’est pas possible; il faut choisir, trancher dans cet être incompréhensible, et il décide que ce sera Wayne, un garçon, qu’il pourra emmener sur ses lignes de trappe, à la pêche, entre hommes…Une opération et de nombreuses pilules plus tard, Wayne a grandi. Ainsi commence cette histoire que je trouve nécessaire, que je souhaiterais donner à lire à plein de gens; ce livre dit que dans la nature tout est possible, X et Y sont parfois bousculés et que, eh bien c’est ainsi, et il faut l’accepter . Avec l’aide de Thomasina, Wayne découvrira, assez tard, qui il  / elle est; et ce sera enfin à lui de tenter de faire un choix…impossible cependant. Car cet être est double dans sa sexualité, mais unique dans sa personne, un et deux à la fois…En lisant, on essaye de s’imaginer ce que ça peut-être que de naître ainsi. Seule Thomasina semble comprendre la beauté de cette jeune personne – voyez comme notre vocabulaire est pauvre quand il s’agit de différence…-

« Il n’a pas la moindre idée des circonstances ayant entouré sa naissance[…]. L’âme d’un poète, ou d’un savant, ou de quiconque voit le monde sous un jour qui n’est pas celui qu’on a cherché à lui imposer, avec chaque chose déjà nommée et étiquetée. »

Quitter sa famille sera le seul moyen de faire naître Annabel, celle qui se terrait au fond du ventre de Wayne, qu’il veut laisser vivre enfin, sortir de la cachette où elle attend depuis sa naissance, la faire affleurer enfin sur son visage, sur son corps, laisser s’épanouir ces seins contenus et disparaître ces poils poussés sous l’effet des pilules.

« La tristesse qu’éprouve Wayne en quittant sa mère est celle que ressentent tous les fils et toutes les filles lorsque leur ferry s’éloigne du quai et que les parents restent plantés sur la jetée à faire des signes tandis que leur silhouette rapetisse. Une tristesse qui fait mal, puis qui s’évapore avec la brise fraîche. »

J’ai été touchée par tous les personnages de ce beau, doux et triste livre, et en particulier par le père, qui va finir, comme un père, par laisser parler son cœur. C’est sans doute lui qui va accomplir le plus long chemin. L’auteure réussit  à transformer ce personnage un peu buté en un être aimant et enfin ouvert à la différence de son enfant. La nature, ce qu’elle lui dit, lui montre et démontre, sera ici son maître, qu’il saura écouter.

cline-river-71466_1280« Treadway Blake se rend en ce lieu comme il l’a toujours fait, ce berceau des saisons, de l’éperlan et du caribou blanc, source d’un savoir profond qu’on ne trouve pas dans les créations humaines. Ce n’est que dans le vent qui balaie le territoire que Treadway goûte cette liberté que son fils va chercher ailleurs. Treadway est un homme du Labrador, mais son fils est parti comme partent les fils et les filles du pays, en quête d’une liberté que leurs pères n’ont nul besoin de chercher parce qu’elle les habite. »

raptor-239907_1280De nombreuses questions se posent à cette lecture, mais une chose est sûre c’est que la nature est capricieuse et imprévisible, ce « savoir profond » qu’elle a, absent de la création humaine, il serait bon de s’y intéresser un peu ; admettre que les mystères sont beaux, que les êtres valent non par la case toute prête et formatée dans laquelle on essaye de les enfermer à toute force, mais par la nature singulière, unique de ce qui les constitue. Annabel est belle et Wayne est beau, chacun le nomme comme il le veut, mais ils existent conjointement, de façon fusionnelle, ils sont une personne que ni la chimie, ni la chirurgie n’arrivent à annihiler, et cette personne a le droit entier d’exister au sein de la communauté humaine.

Ce livre est très émouvant sans jamais faire de pathos, sans jamais donner de leçon; il raconte juste la naissance d’un être hors du commun, qu’il faut aimer pour ce qu’il est et pas par compassion, pour ce qu’il aurait pu être. Et on s’attache à ce personnage immédiatement.Je veux juste rajouter un mot concernant la traduction: sans avis de Kathleen Winter, la traduction chez l’éditeur canadien a transposé le roman au présent, alors que la version originale en anglais était au passé. J’ai ressenti une gêne avec ce présent, qui me semble être en plus un manque de respect pour l’écrivaine. L’éditeur français ( Christian Bourgois ) n’a pas fait de nouvelle traduction. C’est dommage, mais néanmoins le livre reste magnifiquement écrit, intense, mélancolique, un coup de cœur que je conseille vraiment à tous.

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12 réflexions au sujet de « « Annabel » de Kathleen Winter – 10/18, traduit par Claudine Vivier »

    • Oui, j’ai beaucoup appris et puis c’est si parlant en ce moment…Je me suis un peu censurée, parce que j’ai ressenti aussi beaucoup de colère en lisant ça; l’intolérance, l’étroitesse d’esprit et de coeur qui arpentent nos rues depuis quelques temps…ce livre dit la douleur d’être autre, indéterminé, et aussi que c’est possible, si on brave les tabous

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  1. Tant mieux si tu l’as aimé, ton post est véritablement magnifique. Tu en parles très bien. J’ai trouvé ce livre beau, émouvant, à la fois incompréhensible et tellement évident. UN livre à partager, sans aucun doute.
    Merci !

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  2. Superbe livre. Je crois que c’est Mary qui en a parlé un jour sur son blog. Je lui avais dit que Annabel me rappellait Middlesex de Jeffrey Eugenides, un auteur américain que j’aime beaucoup.
    C’est vrai avec des différences qui rendent les deux livres aussi bons l’un que l’autre. A plus tard tout le monde.

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