« Swan Peak » de James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

  SWAN PEAK      Petit retour vers le roman policier, avec un auteur de choix, James Lee Burke, que j’aime énormément. Le voici ici au mieux de sa forme, dans une histoire complexe – qu’il complique à souhait – et qui me semble-t-il est surtout prétexte à dessiner une galerie de portraits plus torturés les uns que les autres et à creuser encore un peu plus dans les tréfonds des hommes.

Dave Robicheaux et son épouse Molly, accompagnés de l’ami Clete Purcel –  » Clete Purcel était un homme aux appétits physiques énormes, et doté d’une propension à la violence et au chaos quand la situation l’exigeait. Il avait aussi une propension à la violence et au chaos quand la situation ne l’exigeait pas. » – , encore marqués par le traumatisme qu’a subi la Nouvelle Orléans avec les ouragans Rita et Katrina , viennent retrouver un peu de calme dans le Montana.

 » Le vent effleurait la canopée, le ciel était d’un bleu immaculé, translucide, aussi lumineux et lisse que de la soie. Je ne voulais plus penser aux tueurs en série, aux hommes violents, à la cupidité, à la manipulation à des fins politiques de gens pauvres et sans éducation dépossédés d’une religion utilisée pour leur nuire. Tout ce que je voulais, c’était me déconnecter du monde tel qu’il est ou, du moins, tel que j’avais appris à le connaître. »

MissoulaIls sont hébergés par Albert Hollister, ami de Dave, écrivain et professeur d’anglais à la retraite. 

 » C’était un excentrique, un casse-pieds et, de bien des façons, une belle âme. […]. J’avais toujours admiré Albert pour son courage et son talent d’artiste. Mais j’essayais de ne pas laisser mon admiration pour lui m’impliquer dans ses batailles donquichottesques contre des moulins à vent. Son armure rouillée était toujours prête, même si ses lances brisées parsemaient le paysage. »

Deux jeunes étudiants sont retrouvés assassinés dans des conditions atroces. Bien involontairement, alors qu’il n’aspire qu’à aller pêcher , Dave va se retrouver embarqué dans une enquête où il n’a pas sa place, si ce n’est qu’elle semble impliquer des fantômes revenus taquiner Clete depuis une sombre histoire du passé…Et Clete est son ami…

Comme je l’ai dit auparavant, la trame de l’intrigue est complexe. Ce que j’ai le plus aimé dans ce roman, c’est l’écriture, comme d’habitude chez Burke. Il ne cesse de questionner ce qu’est l’humanité, à travers des vies tordues qui rêvent de se redresser, des stigmates de guerres ( Viet- Nam, Koweit, Afghanistan, Irak…) qui marquent les générations les unes après les autres, des chocs de toutes sortes, comme celui qui frappa toute la population de la Nouvelle-Orléans:

hurricane-katrina-180538_1280« – Ils ne reconstruiront pas la ville où j’ai grandi. Ils ne savent pas comment faire. Ils n’étaient pas là. À cette époque, chaque jour était une fête.[…].Ça tenait à la façon dont on se réveillait le matin. Tout était vert et doré et les chênes étaient remplis d’oiseaux. Tous les après-midi, à trois heures, il pleuvait et le ciel devenait entièrement violet et rose. On sentait une odeur de sel dans le vent. Où qu’on aille, on entendait de la musique, des radios, des cafés, des orchestres sur les toits, dans le centre. »

Alors le grand Burke, avec une infinie délicatesse parfois, d’autres fois avec humour, dérision, lucidité, parle de ces hommes et de ces femmes cassés. Pour certains, mieux vaut la mort que la prison, comme Jimmy Dale, qui n’est qu’un jeune homme malchanceux et amoureux de la mauvaise personne.

 » Les premières étoiles scintillaient dans le ciel. S’il mourait demain, il mourait demain, et au diable les prisons des hommes. Être mort n’était peut-être rien de plus que dériver comme des cendres parmi les étoiles, ou vivre dans la pluie et le vent, ou faire partie d’un être céleste qu’on ne pouvait enfermer dans une cage. »

Alors il ne faut pas chercher ici un suspense haletant qui fait tourner les pages très vite, non. Mais si on aime les plumes qui grattent là où ça fait mal, puis qui se transforment tout à coup en pinceaux délicats pour décrire une montagne, l’eau d’un torrent, une aube naissante ou un visage, tout en étant capables d’enchaîner avec une bonne vieille fusillade au Mac -10 – « J’avais déjà vu un Mac-10 lors d’une exposition d’armes, et j’en avais même tenu un entre les mains. mais je n’en avais jamais  vu un faire feu. On m’avait dit qu’un Mac-10 est capable de décharger de mille à mille six cents balles de 45 à la minute. » – si on aime une écriture subtile en toutes circonstances, alors on ne peut qu’aimer ce livre, et James Lee Burke en règle générale.

Comme le personnage d’Albert, James Lee Burke et Dave Robicheaux n’ont pas fini d’explorer la misère du monde, qu’elle soit celle de l’idiotie, de la haine ( c’est parfois la même chose), de l’abandon, du défaut d’amour, de la cupidité…Mais Burke, qui est croyant ( comme son personnage ) , croit en la vie, même s’il n’a plus beaucoup foi en l’espèce humaine. La dernière phrase de ce roman :

montana-113685_1280« Quand j’enfonce la main dans un bassin d’eau fraîche et qu’un jeune saumon frétille autour de mes doigts, je sais que le bassin va geler et que le jeune saumon vivra sous la glace jusqu’au mois de mai, quand la glace fondra et que le saumon adulte nagera jusqu’au cours principal de la rivière et finira par arriver à la mer. Toutes ces choses vont se produire de leur propre fait, sans que j’y sois pour rien. Et, pour une raison étrange, je trouve dans cette idée un grand réconfort. »

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10 réflexions au sujet de « « Swan Peak » de James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier »

    • Merci ! mais c’est vrai qu’aimant l’art et en particulier dessin et peinture, ça me vient spontanément à l’esprit, et que certains auteurs, plus que d’autres ont le don, avec des mots, de dessiner et de peindre. Quand Burke décrit dans ses livres le bayou , je le vois. C’est qu’il a aussi un talent de peintre ! Dans « Price », Steve Tesich trace le portrait de Rachel avec un éclat turquoise de la boucle d’oreille et la chevelure noire, et ça suffit au lecteur pour voir Rachel…

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      • Oui, certains auteurs nous permettent d’entrer dans le monde qu’ils ont créé. J’aime lorsque c’est avec peu d’effets et un style épuré. Il me semble que tu es plus visuelle que moi.

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      • c’est vrai que je me fais vite mon décor, en lisant; c’est pour ça que si film il y a, j’attends l’après lecture. parfois, de belles surprises ( Hillaru Swank dans Homesman, elle est telle que j’avais imaginé son physique, c’est génial ! )

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    • comme toi…J’ai acheté « Tristesse de la terre » et « Hérétiques » de Padura ( j’adore cet auteur )et je suis en train de lire « Marina Bellezza » de Silvia Avallone; je ne sais pas si tu avais lu « D’acier »,formidable. Pour celui-ci, la suite au prochain article !

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      • Jamais lu Avallone, sorry. Tu nous diras ce que tu as pensé de « Tristesse de la terre »? Je suis curieuse de connaître ton avis.
        Des bises !

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      • bien sûr, je te dirai. J’en ai déjà beaucoup parlé avec mon copain libraire, parce qu’on avait fait ensemble mon expo sur le Far West quand j’étais à la bibliothèque, et qu’on a la même fascination pour les Indiens…Je le lis après Avallone

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  1. Voilà un auteur qu’il va falloir que je retrouve avec mon blog noir. Pour l’instant je n’ai lu que La pluie de néon, le 1er des Robicheaux. J’avais trouvé l’écriture magnifique, les descriptions superbes. Mais il m’avait manqué une intrigue plus solide. J’ai peur à lire ton billet que cela ne se soit pas arrangé de ce côté là. Mais ça ne fait rien, il va falloir que je renoue avec lui de toute façon

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    • une intrigue, il y en a une, très complexe, avec beaucoup de monde ! Mais pour moi, ça a été secondaire parce que tout le reste est magnifique. J’ai adoré « dans la brume électrique » , « la descente de Pégase » et « la nuit la plus longue ». Mais oui, superbe écriture, j’aime !

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