« Homesman » de Glendon Swarthout, Gallmeister, traduit par Laura Derajinski

Mise en page 1Très beau livre, j’ai du mal à le ranger sur la bibliothèque, pas envie de quitter cette histoire et ces personnages. Difficile aussi d’en parler alors que l’adaptation de Tommy Lee Jones est à Cannes et  sort cette semaine sur les écrans et que partout on vous a raconté cette histoire. Pour faire court, c’est le voyage  de Mary Bee Cuddy, femme libre et indépendante, accompagnée par Briggs, voleur, menteur, déserteur, qu’elle a sauvé de la pendaison en échange de ses services durant ce périple ( et de 300 dollars négociés par le brigand ) : emmener dans l’Iowa quatre pauvres femmes devenues folles, pour qu’elles soient ramenées vers leurs familles par le train. Parce que le lieu qui a volé leur esprit, la Frontière, cette ligne à repousser pour atteindre le Pacifique, la Frontière n’a rien, pas plus de rails que de clémence pour celles qui tentent d’y vivre . Alors, si on entend parler d’un western, ça n’en est pas un au sens traditionnel. Il ne suffit pas qu’un roman se passe aux USA au XIXème siècle, avec des chariots et des chevaux pour que ce soit un western ( comme il ne suffit pas qu’il y ait un meurtre pour que ce soit un polar!). La Frontière et le Territoire : deux termes flous, parfaits donc pour ces terres encore à conquérir, opposés à l’Iowa, l’Est, Hebron, nommés parce que déjà « civilisés », le lieu où les femmes arriveront.

Ce livre est un roman sur des destins, des destins de femmes, oui, mais pas seulement. C’est un livre sur la survie, en quelque sorte, sur les stratégies mises en place par les êtres humains en milieu hostile. Et la folie comme échappatoire à l’infinie souffrance ( bien que nous n’en soyons pas sûrs, qu’elles échappent à la souffrance…).  Mary Bee Cuddy, elle, choisit l’indépendance, chose rare dans ce milieu et dans ce Territoire. J’ai  adoré cette femme, sa capacité à vivre  seule, son humanité, ses colères face à la lâcheté, et son courage à elle, même quand elle ressent ces grands froids de la peur. Cuddy est une belle figure féminine, intelligente et sensible, et franchement, dans le film, Hilary Swank a absolument le physique du rôle, « quelconque comme un seau en étain », dit Briggs qui est bien méchant, parce qu’elle est belle et impressionnante. Et qu’elle va trouver sa solution pour échapper à la folie, quoi que tout dépend de ce qu’on met dans ce mot, flou comme le Territoire et la Frontière…

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La construction du roman alterne l’action elle-même et l’histoire de ces quatre pauvres femmes qui ont perdu la raison. Pas de sentimentalisme larmoyant, les faits, des mots bien choisis et un résultat bouleversant parce qu’on imagine la dureté de ces vies, pour des femmes qui sont encore parfois des enfants      (Arabella, 16 ans, trois bébés morts et une poupée de chiffon dans les bras…  ) .

(photo empruntée sur ce site et article intéressant sur la Frontière  )

 

La rencontre  de Mary Bee avec Briggs, voleur, menteur et déserteur, assis sur son cheval et accroché à un arbre…par le cou, est un moment plutôt comique ( et le livre ne manque pas d’humour dans les dialogues entre ces deux caractères  ) où Cuddy, en position de force, arrive à obtenir ce qu’elle veut en échange du décrochage . Je trouve que c’est aussi une histoire d’amour. L’affreux Briggs va avoir bien du mal à ne pas être impressionné par la femme qu’il accompagne, du mal à ne pas sentir un petit quelque chose qui ressemble à de la compassion pour les quatre malheureuses dans le chariot, et Cuddy reconnaîtra de son côté à quel point elle a besoin de lui dans ce voyage, et pas seulement pour réparer les roues, car : à qui parler durant ces longues semaines? A qui dire qu’on rêve d’un bain chaud? Qui lui évite de perdre aussi la raison en entendant hurler ces quatre folles en chœur ?

conquete-de-louest« C’était une complainte d’un tel désespoir qu’elle déchirait le cœur et enfonçait ses crocs au plus profond de l’âme. Mary Bee porta les mains à ses oreilles. Des larmes lui dévalaient le long de ses joues, les larmes qu’elle avait retenues et accumulées la veille et au cours de la journée. C’était comme si les créatures tragiques à l’intérieur du chariot comprenaient enfin ce qui leur arrivait : qu’on les arrachait à tous ceux qu’elles aimaient, à leurs hommes, à leurs enfants, vivants ou morts; à tout ce qu’elles aimaient, à leurs graines de fleurs, à leurs bonnets et à leurs alliances – pour ne plus jamais revenir. Le chariot grondait. Mary Bee sanglotait. Briggs poussait les mules; les femmes continuaient à gémir. À gémir. »

Des surprises, des rebondissements inattendus ( dont un très triste, vrai, j’ai pleuré…je sais, ça m’arrive souvent ! ), un très très beau moment à écouter cette histoire, une autre facette de la conquête de l’Ouest. A noter que ce roman est édité chez Gallmeister dans une nouvelle traduction,  magnifique comme toujours dans cette maison chère à mon cœur ( après une première édition en 1992 aux Presses de la Cité sous le titre « Le chariot des damnées » ).

Un livre fort, beau, poignant mais drôle aussi …

 

Paru en 1988 aux États-Unis, Homesman a obtenu les deux récompenses littéraires les plus prestigieuses décernées pour le genre du western.

Maintenant, je vais aller voir le film. Tommy Lee Jones, qui s’applique à développer un caractère de vieil ours mal léché, me semble tout à fait apte à adapter ce superbe roman et à interpréter l’affreux Briggs…A voir, donc, mais déjà, pour vous, à lire !

 

 

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10 réflexions au sujet de « « Homesman » de Glendon Swarthout, Gallmeister, traduit par Laura Derajinski »

  1. absolument d’accord. J’ai dévoré ce livre – pas plus tard que ce dernier week-end – et n’ai finalement pas trop envie de VOIR le film puisque j’ai déjà calqué sur les visages des personnages ceux du trailer…. ravi de ce beau voyage en finesse…. avec des caractères fort et trempés….

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    • Je n’aurais pas du mettre La vidéo, c’est peut-être vrai, mais d’un autre côté, je pense qu’on a tous vu l’annonce à la télé ou sur le net…Mais bon, ces visages sont justes, je trouve. Moi je n’avais pas regardé avant de lire le livre. Je me le suis fait passer par un copain libraire dès sa sortie le 5, on n’avait pas d’image…Je crois que j’irai voir le film tout de même. Oui, ça se dévore, c’est un très beau livre, rien à rajouter !

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  2. Tant mieux si tu l’as aimé. Tu en parles vraiment très bien. Désolée de ne pas t’avoir répondu avant, je suis encore en convalescence.
    Je vois que toi aussi la scène du cri t’a marquée. Elle est forte, douloureuse mais aussi très belle à sa façon. Mary Bee Cuddy est vraiment un personnage avec un fort caractère, qui affronte tout. L’association avec Briggs et surprenante au début, mais à la fin, quand on apprends à le connaître, elle n’apparaît plus si saugrenue.
    Je vais essayer d’aller voir le film en fin de semaine, je te dirai ça.

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    • Tu es malade ??? Prends bien soin de toi, si c’est le cas ! Oui, ces deux-là sans s’en rendre compte, sont faits pour s’entendre, et c’est si triste à la fin, cette histoire…Moi aussi, je vais essayer de voir le film s’il passe par ici.
      Je t’embrasse, Mary !

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      • Je me suis fait enlever les dents de sagesse lundi dernier, et je déguste. C’est le premier jour où je peux enfin faire autre chose qu’agoniser sur le canapé 🙂
        Oui la fin est vraiment triste, mais l’attitude de Briggs est encore plus émouvante, avec la petite du bar 🙂

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      • Ah lala ! Ma pauvrette ! Je compatis ! Ben, tout est beau dans ce livre, et au fond, Briggs est un coeur que Mary Bee a fait sortir de sa gangue, je trouve…Et le mot « gangue » est très juste à mon sens

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      • C’est en effet le mot tout à fait juste ! On dirait vraiment que Briggs ne croyait plus en rien avant de rencontrer Mary Bee. Chacun déteint un peu sur l’autre au final…

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  3. Ping : « Contrée indienne  Dorothy M. Johnson – Gallmeister/Totem, traduit par Lili Sztajn | «La livrophage

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